domingo, 15 de julho de 2012

Herança tricolor.

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Reprendre la Bastille en célébrant le tricolore



LE MONDE |

Par Jérôme Serri, journaliste au magazine "Lire" et ancien directeur du fonds régional d'art contemporain d'Ile-de-France

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Au soir du second tour de l'élection présidentielle, certains Français n'ont pas beaucoup apprécié de voir les drapeaux du Maghreb, du Moyen-Orient ou de l'Afrique subsaharienne flotter au-dessus de la foule, place de la Bastille. "Voilà la France qu'on va nous construire avec le droit de vote des étrangers", s'est indignée Nadine Morano. Ce à quoi un journaliste de Rue89 répondit : "Ces drapeaux algériens n'étaient pas agités contre la France, mais au contraire pour une France qui leur promet aujourd'hui de rétablir le pacte républicain entre tous les citoyens."

Peut-être ! Mais les Français ont-ils encore envie de croire à ces mots qui leur semblent, depuis des années, transformer les citrouilles en carrosses ? Comment leur reprocher de s'irriter de ces coups de boutoir qui tentent d'ébranler notre République ?

Il y a deux ans, le journal Metro publiait la photo d'un homme, pantalon sur les chevilles, s'essuyant les fesses avec le drapeau français. Cette photo venait d'être primée. Interpellé par un parlementaire, le ministre Eric Besson déclara : "En l'état actuel du droit, il est improbable que nous puissions sanctionner ce type d'outrage. Cette photo est considérée par la jurisprudence comme une "oeuvre de l'esprit". (...) Mme Michèle Alliot-Marie est très décidée à soumettre prochainement au Parlement un ajout législatif qui permettra de sanctionner les outrages de ce type."

C'est finalement par un décret du 21 juillet 2010 que "l'outrage au drapeau tricolore" entra dans notre code pénal. Un an plus tard, en juillet 2011, un recours en annulation fut déposé. Si le Conseil d'Etat n'annula point le décret, il en limita toutefois la portée : l'infraction n'est pas constituée si l'intention de l'oeuvre est politique, artistique ou philosophique. La porte reste donc ouverte à toutes les provocations.

La jurisprudence a toujours considéré comme des "oeuvres de l'esprit" même celles qui ne se défendent que par des sophismes du genre de celui-ci : "L'Olympia de Manet a fait scandale, or cette photo fait scandale, donc cette photo est une oeuvre au même titre que L'Olympia de Manet." Vive la liberté d'expression ! Bien sûr, même si elle est le talon d'Achille de nos démocraties. Une condition toutefois : que cette liberté ne soit pas réservée à une poignée d'individus !

Qu'on fasse entrer au musée l'Urinoir de Duchamp, les boîtes de Merda d'artista de Manzoni ou le Flacon d'urine de Ben, ou qu'on prime la photo d'un homme s'essuyant les fesses avec notre drapeau, si la liberté d'expression est à ce prix, va pour ce défoulement contestataire aussi indigne que puéril. Mais que nos gouvernants et nos responsables culturels soient plus imaginatifs que ces provocateurs de métier !

Face à autant d'indigence, que l'on nous propose d'autres manifestations que, par exemple, la sempiternelle exposition Daniel Buren ! En 2002, après le score du Front national, n'y avait-il rien de plus urgent à faire que de demander à Jean-Jacques Aillagon d'inaugurer au Centre Pompidou une rétrospective de cet artiste ? Et en 2012, alors que le candidat UMP se croyait obligé de "droitiser" sa campagne, était-il nécessaire que Frédéric Mitterrand récidive avec ce même Daniel Buren sous les verrières du Grand Palais ?

Pourquoi l'Etat n'organise-t-il pas dans ce haut lieu une exposition sur les couleurs de la France dans la peinture française ? Notre drapeau est le seul à avoir été représenté aussi souvent et avec autant de bonheur par les plus grands peintres depuis Manet. Il y a une raison historique à cela : l'heureuse rencontre, à la fin du XIXe siècle, entre les généreux pavoisements de la IIIe République et les peintres impressionnistes. Ceux-ci venaient de découvrir la charge émotive de la couleur pure et de la touche. Avec ses deux couleurs primaires de part et d'autre du blanc, notre drapeau se prêtait magnifiquement à cette aventure de la peinture : virgule flottant dans le ciel ou averse bleu blanc rouge hachurant la ville avec les impressionnistes, larges aplats participant à la stridence de l'oeuvre avec les fauves, ondulation déhanchée des trois couleurs avec les cubistes.

L'insistance avec laquelle ces peintres en firent le sujet de leurs tableaux est impressionnante : au total plus de cent soixante oeuvres réparties dans nombre de grands musées français et étrangers. Si, comme le déclara Lamartine, "le drapeau tricolore a fait le tour du monde avec le nom, la gloire et la liberté de la patrie", il l'a fait aussi avec les noms de nos plus grands peintres : Boudin, Monet, Manet, Pissarro, Renoir, Sisley, Maximilien Luce, Caillebotte, Van Gogh, Guillaumin, Seurat, Hayet, Signac, Cros, Maurice Denis, Dufy, Henri de Saint-Delis, Marquet, Derain, Van Dongen, Utrillo, le Douanier Rousseau, Braque, Picasso, Matisse, Gleizes, Lhote, Léger, André Mare, Roger de La Fresnaye, Poliakoff, Masson, Gromaire, Lapicque, Bissière, Chastel, d'autres encore.

Qu'attend-on pour les réunir et offrir aux Français l'occasion de se réapproprier les couleurs de la République ? Que ne leur explique-t-on que leur ordonnancement aurait été revu et corrigé par un oeil de peintre. "Il faut pour l'esthétisme, aurait déclaré Louis David devant la Convention, que le bleu soit attaché à la hampe, le blanc situé au milieu, le rouge flottant dans les airs." Cette déclaration n'est peut-être qu'une légende, mais que notre drapeau ait été célébré par les plus grands noms de l'art moderne n'en est pas une.

Un tel rassemblement d'oeuvres majeures pourrait être également l'occasion de faire prendre conscience à nos concitoyens que la vocation de notre pays à l'universalité n'est pas un vain mot. Il suffirait de leur expliquer que cette grande révolution picturale qui inaugura le règne de la liberté du peintre est à l'origine de l'immense résurrection, sur tous les continents, de ces "arts premiers" que personne à l'époque ne savait voir.

Après la grande contestation de l'idée de nation par l'internationalisme communiste et à une époque où les avancées communautaristes semblent vouloir en prendre le relais, cette exposition apparaîtrait comme le plus bel hommage qui se puisse rendre à l'emblème de notre République.

Le Monde

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